Chapitre 4: Darcy House
La plupart des personnages de cette fiction appartiennent à sa talentueuse auteure : Jane Austen. Cette histoire et les personnages inventés sont cependant ma propriété et selon les droits d’auteur, je n’en autorise aucune reproduction et/ou utilisation, qu’elle soit totale ou partielle.
O&P
Un grand merci à Lenniee pour la relecture de ce chapitre.
La sonate de l’amour II : à la conquête du bonheur
Chapitre 4: Darcy House
Ce matin-là, Lizzie se réveilla tôt, mais avant de se lever elle s’octroya un peu de temps pour penser à tout ce qui était en train de lui arriver, ainsi que les nouveaux émois qu’elle avait ressentis. Elle songea encore rêveusement à son premier baiser et les deux autres qui avaient suivi, enfin, le troisième avait été très rapide, cela avait été davantage un jeu mais les deux autres… elle y repensait fréquemment, ils lui avaient donné le frisson, et l’envie de recommencer. Elle aspirait aussi à se trouver de nouveau entre les bras de William, tout contre sa poitrine et entendre son cœur battre fort pour elle, sentir sa chaleur et son odeur si masculine. Tout en lui éveillait et titillait tous ses sens. Quand pourrait-elle goûter à nouveau à ce péché ? Pas évident, lorsqu’on est chaperonné.
Était-ce si mal de le désirer tellement ? Rien que d’y songer l’inondait de chaleur. Elle se surprit aussi à désirer partager davantage d’intimité : toucher et être touchée par son bienaimé… et ailleurs que sur la main. Elle souhaitait passer ses mains dans les beaux cheveux bouclés de son fiancé, étaient-ils aussi doux qu’ils en avaient l’air ? Elle savait, de par les conversations qu’elle avait pu surprendre ici ou là, qu’il y avait bien plus que ce qu’elle avait pu échanger avec William et elle se languissait de pouvoir explorer ce terrain avec lui. Elle était si curieuse pourtant, les jeunes filles bien éduquées n’étaient pas censées avoir de tels besoins, ni de telles pensées. Était-ce de la luxure ? Où n’était-ce que l’expression physique d’un amour profond ? Elle pencha pour la seconde possibilité, car aucun autre homme n’avait provoqué rien de pareil chez elle, c’était si intense.
Mais que penserait-il d’elle s’il avait connaissances de ses pensées intimes ? Serait-il scandalisé, choqué ? Et ne devrait-elle pas se montrer plus réticente avec William ?
Elle était très excitée et nerveuse aussi à l’idée de visiter sa future demeure londonienne et aussi de rencontrer les Matlock. Elle savait que son fiancé appréciait particulièrement son oncle et sa tante Claire, ils étaient ce qu’il y avait de plus proche après ses défunts parents, elle l’avait bien senti quand il avait parlé d’eux, et elle ne voulait pas le décevoir. Elle ressentait une certaine appréhension, car à l’évidence ils n’avaient pas été ravis du choix d’épouse de leur neveu. Alors, elle se devait de faire une bonne impression en restant, toutefois, fidèle à elle-même.
La veille, elle avait fait quelques boutiques en repérage pour constituer son trousseau, elle repensa à sa discussion avec William à ce sujet lorsqu’il lui avait annoncé qu’il avait ouvert un compte dans les principales échoppes où sa sœur se fournissait. Elizabeth avait bataillé contre, se sentant gênée.
– William, je ne peux pas accepter, c’est à ma famille de supporter le coût de mon trousseau, lui dit-elle fermement. Qu’est-ce que les gens diraient en découvrant que ce n’est pas mon père mais plutôt mon futur époux qui a payé les factures ?
– Je comprends ma douce, mais en tant que… Mrs Darcy, vous devrez porter des toilettes en rapport avec votre rang, répondit-il avec détermination. Ne vous chagrinez point : vous pouvez compter sur leur discrétion, car j’ai fait comprendre que si un seul mot venait à s’éventer les dames Darcy ne feraient plus partie de leur clientèle, ce qui nuirait à leurs affaires ainsi qu’à leur réputation.
– Avez-vous donc honte de … commença-t-elle avec indignation, de vieux démons refaisant surface.
– Lizzie, non ! ce n’est point cela, la coupa-t-il en lui prenant la main, mais dès que la nouvelle de notre engagement sera connue vous serez épiée et vous ferez l’objet de toutes les attentions. Je ne voudrais pas que vous soyez exposée à la critique à cause de cela.
– Est-ce si important pour vous, ce que pensent les autres sur la façon dont je suis habillée ? lui demanda-t-elle en le regardant droit dans les yeux.
– Lizzie, vous devez comprendre dans quel monde vous allez entrer. Il n’est pas nécessaire de donner du grain à moudre aux moulins à paroles que sont les commères de mon entourage, inutilement, répondit-il le plus gentiment possible. Il sera déjà difficile de faire accepter le fait que je ne serai plus sur le marché du mariage et que je n’aurais pas choisie l’une de leur « précieuse » fille.
– Regrettez-vous déjà ? murmura-t-elle avec tristesse.
– Quoi donc ? demanda-t-il un peu agacé sachant très bien ce qu’elle voulait dire.
– De m’avoir choisie, moi, une simple fille de la campagne ? chercha-t-elle à le provoquer.
– Lizzie, pensez-vous sincèrement que je sois si inconstant ? lui reprocha-t-il doucement. Votre simplicité est l’une des qualités qui m’a attiré, mais nous devons faire des compromis. Je ne peux pas non plus me couper complètement de mon monde et vivre en total ermite enfermé et reclus avec vous à Pemberley pour le restant de nos jours bien que… l’idée me tente assez, ajouta-t-il avec un sourire coquin. Mon amour, soyez raisonnable, implora-t-il en lui caressant la main avec son pouce.
Lizzie fit une pause, les yeux dans le vague, pour réfléchir avant de répondre. « Mon amour », il l’avait appelée « mon amour », que ces deux mots étaient doux à entendre comme une caresse à ses oreilles, aussi douce que celle qu’elle ressentait sur son poignet et qui était si distrayante, comme une promesse. Ces deux mots ajoutés à cet attouchement avaient suffi à endiguer la montée de colère qui progressait en elle comme une vague, ah ! sa maudite fierté qui avait encore pris le meilleur d’elle-même. Elle vit alors Jane qui avait interrompu son travail de broderie et avait tourné la tête vers eux l’air inquiet et interrogateur. Sa sœur qui était dans un coin à l’opposé de la pièce avait dû percevoir la tension qui venait de s’installer. Puis elle entendit William continuer sa plaidoirie en l’absence de réponse de sa part. Elle recentra alors son regard sur son visage.
– Nous devons aussi penser à Georgiana qui va bientôt faire son entrée dans le monde et aussi à l’avenir de nos… de nos futurs enfants, termina-t-il en rougissant légèrement en pensant à comment viendraient ces enfants.
« William a raison » pensa-t-elle, « je ne dois pas me montrer si égoïste. En acceptant d’épouser Fitzwilliam Darcy je m’engage aussi à respecter l’univers de mon futur époux, sa famille, ma future famille », venait-elle soudain de réaliser.
– Et puis l’hiver dans le Derbyshire est plus rigoureux qu’ici ou à Longbourn, il faudra donc aussi prévoir des tenues plus chaudes. Enfin, ne vous serait-il pas agréable de porter des robes encore plus jolies? termina-t-il avec un demi-sourire.
– Ah ! William, vous êtes insupportable ! Très bien, je me rends ! dit-elle. Mais mon père…
– A déjà donné son consentement, la coupa-t-il.
– Comment ? demanda-t-elle en haussant les sourcils, étonnée.
– Lorsque je suis allé lui demander votre main, nous avons aussi discuté des détails financiers. Je l’ai convaincu de garder l’argent nécessaire à la constitution de votre trousseau, ainsi que votre dot afin d’augmenter celle de vos trois plus jeunes sœurs.
– Oh ! William… c’est généreux de votre part, mais…
– Il n’y a pas de mais, conclut-il, je ne voudrais pas paraître vaniteux, mais j’en ai les moyens.
– Ah oui ! Dix mille livres par an, remarqua-t-elle sur un ton faussement impressionné.
– En fait c’est… sous-estimé, corrigea-t-il presque timidement, cette somme correspond uniquement aux revenus que génèrent le domaine de Pemberley.
– Ah ? Et puis-je vous demander de combien c’est sous-évalué ? demanda-t-elle curieuse.
– En réalité, entre les différents investissements et les deux autres petits domaines, mes revenus sont plus ou moins près de quinze mille livres, selon les années.
Darcy ne voulait pas parler si tôt de l’aspect financier, du moins pas avant que Lizzie n’ait lu le contrat de mariage, mais puisque le sujet était abordé maintenant, autant dire la vérité.
– Deux autres domaines ? s’enquit-elle étonnée.
– Oui, l’un en Écosse, l’autre dans le Sussex.
– Oh !… s’exclama Lizzie, je suppose que vous ne vous en êtes jamais vanté par peur d’attirer encore davantage les chasseuses de fortune, finit-elle malicieusement.
– Exactement, mais étant donné que vous n’en êtes pas une, pas plus que dépensière visiblement, je peux bien vous le dire, déclara-t-il avec humour.
– Méfiez-vous, Mr Darcy, au vu de cette révélation, je pourrais bien commencer à le devenir… dépensière je veux dire, le taquina-t-elle.
– Vous ne me faites point peur ! dit-il en souriant.
– Et je suppose qu’il serait souhaitable que je fasse faire mes nouvelles toilettes rapidement, afin de les porter le plus vite possible ?
– J’aime aussi votre esprit vif, répondit-il avec un sourire en coin.
Encore plus d’opulence, c’était tout de même un peu intimidant. Même si Lizzie ne s’était jamais laissée impressionner par le statut et les richesses pour évaluer la réelle valeur d’une personne à ses yeux, elle commençait à prendre la véritable mesure de l’envergure de son futur époux. Qu’est-ce qui l’attendait encore ?
Elle bondit de son lit pour affronter cette journée et, pleine d’énergie, elle rejoignit Jane, sa confidente de toujours, dans la salle à manger pour partager son déjeuner en même temps que ses craintes. Comme à son habitude, sa sœur eut un effet calmant et rassurant. Lizzie lui posa également des questions sur Darcy House puisqu’elle y avait déjà rendu une visite de courtoisie un matin avec Charles. Elle avait profité du fait que son beau-frère n’était pas encore descendu, car elle se serait sentie mal à l’aise de parler de son ami Darcy et de sa maison en sa présence.
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Darcy avait tenu à venir chercher Elizabeth et Jane dans son carrosse pour les conduire chez lui. Après être descendue de la voiture, Lizzie, assistée galamment par William, observa la devanture de Darcy House le temps que sa sœur descendît à son tour. Elle détailla rapidement la façade strictement symétrique construite principalement en briques avec un soubassement et un rez-de-chaussée en stuc peint en blanc. Quelques marches conduisaient à la porte principale de couleur noire surmontée d’une fenêtre en imposte rectangulaire et avec, à son sommet, un entablement soutenu par des pilastres ornementaux. De chaque côté, une grille en fer forgé donnait sur un escalier menant vers une entrée de service au sous-sol. La résidence avait une terrasse au premier étage et d’élégants balcons en fer forgé au second. Une corniche était embellie par des moulures à denticules décoratives. La demeure était, certes, bien plus petite que Pemberley House, mais elle était l’une des plus imposantes de la rue avec ses quatre rangées de cinq fenêtres à guillotine. Elles étaient parfaitement symétriques, composées de douze panneaux de verre au premier et au second étage, elles étaient plus petites au troisième et au quatrième. Enfin, quand elle leva complètement la tête elle devina à peine, car sa perspective était réduite, des petites lucarnes sous le toit. En ajoutant toutes celles de Pemberley, elle pensa que Darcy devait s’acquitter d’une fortune rien qu’en impôt sur les fenêtres (1).
En s’avançant vers l’entrée aux bras de son fiancé qui avait Jane de l’autre côté, elle fit une pause pour admirer quelques détails de l’entablement qui était ouvragé, mais aussi pour se donner contenance. Elle regarda alors le maître des lieux, qui la gratifia d’un sourire rassurant, ses yeux étaient remplis de douceur, comme pour lui dire avec son air protecteur « ne vous inquiétez pas, tout se passera bien. »
– Je suis si…, ah je ne trouve point les mots ! dit-elle avec un petit rire nerveux.
– Georgiana sera ravie de vous recevoir, dit-il maladroitement espérant la détendre.
– Pourquoi ? pas vous, Mr Darcy ? le taquina-t-elle, mais sur un ton sérieux.
– Mais oui… bien sûr que je suis ravi de… se dépêcha-t-il de rectifier sa bévue avant de comprendre, ah ! vous me taquinez encore, reprit-il en observant les yeux rieurs de Lizzie.
Darcy avait encore parfois du mal à saisir les humeurs de sa future épouse.
– Vous allez devoir vous habituer à l’humour taquin de Lizzie, Mr Darcy, cela fait de longues années que sa famille le subit, ajouta Jane avec gaieté.
Ils rirent tous ensemble ce qui eut finalement l’effet escompté, Lizzie se sentait légèrement plus calme. Elle s’avança et gravit les marches, le cœur battant malgré tout, heureusement que la chaleur qui émanait de William était réconfortante. À peine étaient-ils arrivés sur le perron que la porte s’ouvrit, visiblement ils avaient été guettés. Un homme d’âge mûr les reçut en les saluant respectueusement, c’était le majordome. Il s’effaça pour les laisser entrer dans le hall avec son impressionnant double grand escalier qui menait aux différents étages. Mais ce qui attira encore plus l’attention de Lizzie, ce fut Georgiana et deux femmes âgées d’une quarantaine d’années. L’une plutôt avenante, l’autre à l’expression sévère, une tenue plus stricte et une châtelaine attachée à la taille, donc probablement la femme de charge.
Georgiana s’approcha souriante pour accueillir les invitées, apparemment impatiente de les saluer.
– Bonjour Mrs Bingley, Miss Bennet. Je suis si contente de vous voir, soyez les bienvenues à Darcy House, dit Georgiana avec joie.
– Bonjour Miss Darcy, répondirent les deux sœurs en rendant la révérence.
– Mrs Bingley, Miss Bennet, je suis ravi de vous accueillir à Darcy House, moi aussi, dit-il en accentuant juste un peu les deux derniers mots (sans pour autant éveiller la curiosité des autres) en regardant Lizzie malicieusement.
Ensuite, Darcy s’adressa à son personnel de manière assez solennelle. Il avait lâché le bras de Jane en s’excusant pour prendre la main de Lizzie qui était sur son bras.
Bolton, Mrs Levingston, Mrs Annesley, je vous présente Miss Bennet qui sera bientôt la maîtresse des lieux, commença-t-il en tournant la tête un bref instant vers elle, et Mrs Bingley, sa sœur que certains d’entre vous connaissent déjà, finit-il en désignant celle-ci. Je compte sur vous pour leur être agréable.
Darcy présenta alors le majordome à Elizabeth :
– Miss Bennet, permettez-moi de vous présenter Mr Bolton, le majordome, dit Darcy en se tournant vers l’homme.
– Je suis heureux que Darcy House aura enfin à nouveau une nouvelle maîtresse de maison, dit Bolton en hochant la tête respectueusement, à votre service madame.
– Merci Mr Bolton, répondit Lizzie en souriant.
– Et voici Mrs Levingston, la femme de charge, dit Darcy en faisait un geste envers elle.
Elizabeth avait vu que celle-ci l’avait jaugée des pieds à la tête depuis qu’elle était entrée, bien que discrètement, et ce qu’elle lisait maintenant dans son regard ne lui plaisait pas : c’était de la désapprobation. La femme de charges ne répondit que le strict minimum exigé par le respect de la part d’un domestique envers une personne d’un statut supérieur avec un petit sourire de convenance qui n’atteignit pas ses yeux.
Cela n’était point de bon augure.
– Et Mrs Annesley, la dame de compagnie de Georgiana.
Cette dernière salua en faisant une révérence avec un léger sourire, mais sincère.
Les deux sœurs et Darcy furent débarrassés de leurs effets qui furent confiés à John, l’un des valets de pied en livrée azur et argent qui rappelait les couleurs des armoiries des Darcy. Georgiana les guida vers un petit salon qui se situait sur la droite et demanda à ce que le thé soit apporté.
Une fois installés, ils échangèrent quelques banalités avant l’entrée de Sam, un autre valet de pied, qui poussait un chariot avec les collations. Elizabeth apprit le nom des servants puisque Darcy les remercia aussitôt pour leur service. Mrs Annesley les avait suivis, celle-ci avait l’air de se porter mieux, bien qu’un peu pâle. Elle s’éloigna pour prendre sa broderie avant d’aller s’installer dans un coin du salon près de la fenêtre, la lumière y était meilleure, en outre, cela lui permettait d’être ainsi plus discrète.
La dame de compagnie pensa, en regardant les Darcy si heureux en présence de Miss Bennet – plus heureux qu’elle ne les avait jamais vus – que sa présence parmi eux arrivait à son terme. Bien sûr, elle allait regretter son emploi ici, car non seulement Miss Darcy était une jeune fille plutôt docile et délicieuse, malgré ses insécurités, mais son frère était un employeur des plus respectueux. Oui, ses jours étaient comptés ici et elle devrait commencer à chercher une nouvelle position dans une nouvelle famille. Pourtant elle était contente pour eux, les deux Darcy méritaient bien un peu de bonheur après toutes les épreuves qu’ils avaient traversées. Elle devinait que cette jeune femme qui avait une expression sincère serait le rayon de soleil dont ils avaient besoin. Elle avait observé dans l’entrée l’échange muet entre la jeune brune et Mr Darcy, et maintenant leurs regards qui en disaient long, il y avait de l’amour entre les deux jeunes gens, c’était évident. Miss Darcy avait dit tant de bien sur Miss Bennet et ce bouquet de violettes qu’elle avait confectionné avec tant d’application était une preuve de l’attachement qui existait déjà entre les deux jeunes filles.
Cependant, elle espérait aussi que la future Mrs Darcy avait un caractère fort pour être capable d’affronter ce monde, parfois impitoyable – y compris les domestiques – envers ceux qu’il considérait comme des inférieurs. Elle avait peu d’interaction avec le sous-sol, pourtant elle en avait déjà entendus discuter entre eux, juste après l’annonce de Mr Darcy au sujet de la visite de la future Mrs Darcy. Ils se questionnaient sur l’origine de Miss Bennet et de ses antécédents. Elle avait même surpris deux valets de pied récemment embauchés qui avaient lancé des paris sur comment Mr Darcy l’avait rencontrée, où et quand ? Si le maître de maison l’apprenait, sa colère ne ferait aucun doute, car s’il était juste et respectueux, il pouvait se montrer dur et intransigeant envers qui commettait une offense. Mr Bolton n’apprécierait pas non plus ce genre de comportement.
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Après le thé, Darcy proposa à Lizzie et à Jane de faire un tour des lieux, ce qui fut accepté. Georgiana les accompagna aussi. Ils commencèrent par le rez-de-chaussée, où se trouvaient le hall avec le double grand escalier qui menait aux différents étages, le bureau de Darcy, une bibliothèque sur la droite, un petit salon et la salle à manger à gauche.
Le premier étage était presque entièrement occupé par une grande pièce de réception richement décorée. Les pièces situées aux étages supérieurs étaient principalement les chambres de la famille, des invités, une nurserie, puis des serviteurs sous les toits.
Un moment d’émotion fut partagé alors qu’ils visitèrent la chambre de la maîtresse de maison, la future chambre d’Elizabeth, mais dont la décoration était encore empreinte de la précédente Mrs Darcy. William savait qu’il outrepassait les limites de la bienséance en pénétrant dans cette chambre avec Lizzie avant leur mariage, mais ils étaient chaperonnés après tout, et il voulait tant voir sa réaction et lui proposer de faire une liste de ce qu’elle voudrait changer afin qu’elle s’y sente chez elle. Il fut satisfait de lire de l’émerveillement dans les yeux de sa belle, bien que les papiers peints et les tentures fussent un peu décolorées et le mobilier démodé. Lizzie apprécia la grandeur de la pièce ainsi que son exposition sur le jardin. Alors que Jane et Georgiana discutaient dans un coin, les futurs mariés eurent un moment en privé, ils se trouvaient devant plusieurs dessins encadrés réalisés au fusain qui étaient accrochés au mur.
– Quels beaux dessins, les traits sont si précis et détaillés. L’artiste qui les a réalisés est vraiment doué.
– Était douée, rectifia-t-il la voix émue. Elizabeth, ces dessins ont été réalisés par ma mère.
– Oh ! s’exclama Lizzie en portant la main à sa bouche, elle se sentit stupide en lisant les initiales AD en guise de signature.
Lizzie reconnut son bienaimé sur l’un d’entre eux, mais fut perplexe lorsqu’elle vit que sur l’une des œuvres, il y avait deux enfants : un bébé dans un berceau et à côté un garçonnet de peut-être deux ans jouant sur le sol, il avait un air de ressemblance avec Darcy. Elle se demanda qui étaient-ils, car cela ne pouvait être Georgiana avec son frère. Peut-être Anne De Bourg ? En voyant son air perplexe, Darcy l’éclaira.
– Le nourrisson, c’est moi et le petit garçon c’est George, mon frère aîné. Je sais que cela doit vous surprendre, Lizzie, dit-il en constatant son air étonné, car je n’en ai jamais parlé. Il est mort en bas âge de la coqueluche peu de temps après ma naissance. Nous avions pris l’habitude de ne jamais parler de lui dans la famille pour ne pas peiner mes parents. Surtout que ma mère a subi… il hésita en rougissant légèrement, plusieurs fausses-couches après ma naissance.
– Oh mon dieu ! quel drame ! s’exclama-t-elle en posant sa main sur le bras de William.
– Bien évidemment, je ne me souviens pas de lui, mais je n’ai pas oublié la peine de ma mère chaque fois qu’elle s’arrêtait devant ce tableau qui est la seule image qui lui restait de son enfant perdu, en particulier après chacune de ses pertes.
– Quelle terrible épreuve cela a dû être pour elle et pour votre père aussi.
– Oui, en effet. Ce fils, prénommé comme lui, aurait dû être aujourd’hui le Maître de Pemberley, s’il avait survécu, ajouta-t-il tristement.
Un moment de silence, de communion suivit avant que Lizzie ne remarqua une chose.
– Voilà pourquoi vous ne vous ne portez pas le même prénom que votre père, comme c’est souvent la tradition pour l’aîné.
– Eh oui, mon prénom a été choisi en l’honneur de la famille de ma mère et mon deuxième prénom, Alexander, d’après mon parrain qui est un l’un de ses cousins du côté des Fitzwilliam.
Lizzie était bouleversée par ces révélations, elle se sentait aussi plus proche de William qui s’était ouvert à elle, partageant les chagrins familiaux. C’était comme si elle faisait déjà partie de cette famille. Il l’avait incluse dans son monde. Elle parcourut lentement le reste de la paroi en admirant les autres dessins et s’arrêta, un peu perplexe, devant un qui était fait par une main clairement différente, nettement plus enfantine. Ne voulant pas faire la même erreur qu’avant, elle regarda la signature. Un sourire était dessiné sur ses lèvres quand elle se tourna vers Darcy, qui la suivait de près, un sourcil haussé et interrogateur.
– Je vois qu’il y a un autre artiste dans la famille ! remarqua-telle, taquine.
– Euh… j’étais âgé de dix ans quand j’ai réalisé ce… chef-d’œuvre, dit-il avec une moue moqueuse. C’était le chien préféré de ma mère et j’ai voulu lui faire un cadeau en lui faisant un… « portrait ». Darcy fit une petite grimace. Bien sûr, ma compétence était très limitée comme on peut le constater, mais maman voulut l’encadrer et l’accrocher ici. Elle disait que c’était parfait et que le regarder lui donnait de la joie. Ce chien était très patient, il acceptait de poser pour moi et ne se plaignait pas quand il voulait s’échapper et que je le rattrapais et le remettais dans la même position… enfin, pas trop.
– Ce chien n’aimait pas seulement votre mère, je vois. Comment s’appelait-il ?
Darcy eut une petite hésitation avant de répondre, Wof.
Lizzie observa les pointes des oreilles de son fiancé devenir rouges et elle comprit qu’il avait nommé l’animal.
– Wof ? cela ressemble fort à un aboiement. C’est plutôt approprié et…musical, remarqua-t-elle cherchant à garder son sérieux. Votre petit ami devait savoir se faire entendre!
Darcy sourit révélant ses fossettes. Il était enchanté de voir comment Lizzie avait su transformer le moment sombre qui avait précédé en un instant si amusant.
– Vous ne croyez pas si bien dire, car en fait, il y a un lien avec la musique. Lorsqu’il était un chiot, maman l’avait nommé Wolfgang d’après Mozart, mais qui veut appeler une petite chose poilue et adorable avec un nom si grandiloquent? Bon, je dois avouer qu’à vrai dire à l’époque – j’avais environ deux ans – je trouvais ce nom impossible a prononcer, voilà donc pourquoi il est devenu Wof pour moi. Apparemment le reste de la famille a apprécié cette variation, car enfin tout le monde l’appelait ainsi.
Les deux amoureux se dirigèrent vers leur prochaine destination en riant.
– Votre garde-robes, Darcy annonça avant d’ouvrir une porte qui donnait sur une salle où, au fond, il y avait une grande baignoire en cuivre, près de laquelle il y avait des meubles en bois sombre, clairement prêts à accueillir tout le nécessaire pour un bon bain. Le reste des murs était occupé par des armoires. Lizzie était stupéfaite. Elle commenta qu’elle n’imaginait pas pouvoir avoir suffisamment de toilettes pour les remplir, faisant rire les autres.
Ils retournèrent ensuite vers la porte principale. Lizzie avait noté une autre porte, mais comme Darcy n’en fit mention ni fit le moindre geste pour s’approcher d’elle, elle devina ce qu’il y avait de l’autre côté : la suite de son futur époux. Elle rougit et baissa la tête pour que personne ne s’aperçût de son embarras, mais sentant la main de Darcy serrer la sienne posée sur son bras, elle comprit qu’elle avait été découverte.
– Oui, ce sont bien mes appartements, lui chuchota-t-il faisant attention à ne pas être écouté par les autres filles.
Ils redescendirent au rez-de-chaussée pour visiter le joli jardin à l’arrière de la maison, il était bien entretenu par Oliver, le jardinier, qui était en train de ramasser des fleurs fanées.
La visite se termina par le sous-sol que Lizzie souhaita visiter aussi puisqu’il restait encore un peu de temps avant l’arrivée des Matlock. Pour ne pas être trop nombreux à défiler dans les étroits couloirs, elle se fit uniquement en compagnie de Jane et guidée par Mrs Levingston qui sembla d’abord réticente. Elles entrèrent dans la cuisine où Lizzie fit connaissance avec Mrs Cook, la cuisinière et Hannah, son aide. Comme Mrs Levingston n’avait pas présenté cette dernière, ce fut Lizzie qui demanda son nom. Les deux femmes en bégayèrent d’étonnement, car les Maîtres n’avaient point pour habitude de descendre au sous-sol selon Mrs Cook. Cela n’avait pas été dit avec malice, mais plutôt pour s’excuser de ne pas avoir été préparées à une telle visite. Lizzie en déduisit que cela ne respectait pas le décorum observé en ville. Elle avait l’habitude d’aller aux cuisines de Longbourn pour y chiper un scone ou une pomme avant d’aller faire sa balade matinale et en profiter pour discuter avec Mrs Hughes, la cuisinière. Elle ne voyait donc aucun mal à le faire ici aussi, mais visiblement cela avait l’air de choquer le personnel et particulièrement Mrs Levingston qui dissimulait maintenant à peine sa désapprobation.
En passant devant la blanchisserie, elle tomba sur une servante qui en sortait les bras chargés de linge, mais voyant les lèvres pincées de sa guide, Lizzie décida de ne pas pousser trop, pour l’instant, et ne demanda pas le nom de cette dernière. Puis elle entra dans la salle des domestiques au grand étonnement de deux autres valets de pied, ainsi que d’un cocher, selon leur tenue. Ils étaient en train de discuter en attendant que l’une des sonnettes ne les appelât à leur devoir. Deux femmes de chambres qui récupéraient les feuilles de thé qui avaient servi à préparer les collations offertes précédemment (2) se levèrent pour saluer la future Maîtresse de la maison avant de se donner un petit coup de coude en se regardant d’un air guilleret tout en réprimant un rire. Un coup d’œil glacial de la femme de charge dans leur direction les calma aussitôt. Les trois femmes passèrent ensuite, sans y entrer, devant un local à charbon, un garde-manger et une cave à vin. Enfin, se trouvait le logement du Majordome, dans lequel elles n’entrèrent évidemment pas. Celui-ci se devait de pouvoir répondre à la porte d’entrée à tout heure du jour ou de la nuit expliqua Mrs Levingston avec une certaine condescendance.
Mrs Levingston aborda ensuite le sujet de la femme de chambre personnelle de Lizzie.
– Viendrez-vous avec votre femme de chambre, Miss Bennet ?
– Non, répondit laconiquement Lizzie qui se garda bien d’avouer qu’elle partageait l’unique femme de chambre de Longbourn avec toutes ses sœurs et sa mère.
– Il faudra donc vous en trouver une.
– J’ai beaucoup apprécié Daisy à Pemberley, pensez-vous qu’elle accepterait la fonction ?
– Je ne pense pas qu’il serait judicieux de choisir une suivante venant de la campagne qui manquerait de raffinement, Miss Bennet, répondit-elle avec un certain dédain. Votre femme de chambre devra être une jeune fille parfaitement formée, être capable de choisir les tenues adéquates pour les soirées dans le beau monde et réaliser des coiffures les plus sophistiquées et à la dernière mode. J’ai une nièce qui pourrait très bien faire l’affaire, proposa Mrs Levingston.
Lizzie était déconcertée par cette réponse à la limite de l’impudence et échangea un regard avec Jane qui semblait étonnée et gênée. Il était clair maintenant que Mrs Levingston avait un certain mépris de la campagne et de ses habitants. Elle la jugeait donc incapable de représenter dignement le nom des Darcy. La fierté de Lizzie était atteinte, mais elle réfléchit rapidement à la situation. Elle devait s’affirmer, mais sans heurter. La femme de charge n’avait pas l’air de l’apprécier beaucoup, mais elle ne devait pas la braquer définitivement et s’en faire une ennemie déclarée avant même de s’être installée ici en tant que Mrs Darcy. Elle devait donc jouer fin, en montrant toutefois que c’était elle qui devait décider et non la femme de charge d’autant plus que sa femme de chambre aurait à partager son intimité, être au courant de certaines des choses et circonstances les plus personnelles de sa vie. La personne choisie devrait donc être loyale et de toute confiance.
– J’apprécie votre offre Mrs Levingston. J’accepte volontiers de rencontrer votre nièce, mais avec deux ou trois autres jeunes femmes venant de l’agence pour l’emploi ou sur recommandation. Et je déciderai quelle est celle qui me conviendra le mieux pour préparer les toilettes que je choisirai de porter, finit-elle avec un sourire.
Elle n’était pas une poupée que l’on habille ou coiffe sans demander son avis !
– Très bien, Miss Bennet, j’organiserai l’entretien dès que j’aurai trouvé ces personnes, répondit-elle sur un ton à peine cordial.
– Je vous remercie, Mrs Levingston. Je pense qu’il est temps que nous rejoignions Mr Darcy et Miss Darcy.
– Oui, bien sûr Madame !
Mrs Levingston les raccompagna au salon. Lizzie et Jane se regardèrent et se comprirent en silence. Cela n’allait pas être facile de s’imposer ici. Cependant, une autre épreuve l’attendait encore et seulement dans quelques minutes : la rencontre avec les Matlock…
Chapitre 5 à venir
J’espère que la visite vous a plu ?
Je sais, je n’ai pas suivi la tradition qui veut que le fils aîné des Darcy soit prénommé avec le nom de famille de la mère… mais l’idée d’avoir à appeler le futur « éventuel » héritier: Bennet Darcy, ne m’emballe pas.
Dans le prochain chapitre: la rencontre de Lizzie avec les Fitzwilliam, comment va-t-elle se passer? Des avis?
Notes :
(1(1) L’impôt sur les fenêtres, est un type d’impôt basé sur le nombre des fenêtres des bâtiments en Grande-Bretagne aux XVIIe et XVIIIe siècles.
Créée en 1696 sous le roi Guillaume III, elle a été conçue pour être un impôt sur la fortune. En effet, plus grandes étaient les maisons, plus elles avaient de fenêtres, donc plus leur propriétaire payait d’impôt.
La classe la plus aisée du Royaume-Uni utilisait l’impôt sur les fenêtres comme référence pour déterminer qui était riche et qui ne l’était pas. On comprend pourquoi Collins donna le nombre de fenêtres de Rosings Park pensant impressionner sa cousine.
Les conséquences pour les pauvres furent dramatiques, car de plus en plus de propriétaires se mirent à murer les fenêtres de leurs logements afin de diminuer leurs impôts. Un nombre croissant de leurs locataires se virent privés de la lumière du jour, sans compter le manque d’aération des pièces. Ceci eut des conséquences sanitaires fatales dans les taudis de Londres et notamment le rachitisme, à l’époque connu sur le continent européen comme « la maladie anglaise ».
Très impopulaire, la taxe sur les fenêtres n’a plus été prélevée après 1851.
En France, cet impôt a existé également, mais portait aussi sur les portes (l’impôt sur les portes et fenêtres) ; introduit par la loi du 4 frimaire an VII (24 novembre 1798), il est resté en place de 1798 à 19261.
Source : Wikipedia
(2) Les feuilles de thé étaient importées de très loin, à l’époque surtout du Japon, ensuite d’Inde ou de Chine, elles coûtaient donc très cher et seules les familles aisées pouvaient s’en offrir. Il était donc courant que les domestiques récupèrent les feuilles ayant déjà servi pour en faire une seconde, voire une troisième infusion pour eux-mêmes, ou bien les faire sécher et les revendre aux moins aisés.
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